Billet littéraire : Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre

C’est par ce premier écrit que j’inaugure une série de « billets littéraires ». Lecteur assidu, à la volonté de transmettre mes impressions et analyses et ainsi susciter le débat, je m’engage donc de manière rigoureuse à vous fournir régulièrement de quoi titiller votre curiosité.
Le roman Sur les falaises de marbre d’Ernst Jünger, écrivain allemand ayant connu nos plus grands conflits, est le dernier en date que j’ai eu la chance de parcourir.
Je confesse tout d’abord avoir abordé ce roman sans en connaitre la nature. En effet, l’esthète ayant auparavant écrit plusieurs récits de guerre, et ce nouveau papier datant de 1939, le lien dans mon esprit fut bien trop tôt établi. Il s’agit ici en fait d’un roman de type allégorique. Non pas un roman à clef, comme certains analystes ont pu l’exprimer, souhaitant dissiper des doutes en apposant des visages sur des noms fictifs (comme la figure du Grand Forestier), mais allégorique, distillant ça et là des jugements philosophiques multiples et faisant passer un esprit de vivre, un peu comme le fut le Candide de Voltaire.
Abordons tout d’abord la forme. Le premier point à expliciter est la ciselure parfaite des mots rencontrés à chaque phrase. Les termes employés sont d’une précision, d’une netteté, que je n’ai eu le bonheur de rencontrer que dans les écrits de Barrès. Le roman est conçu de manière à décrire constamment ce qui entoure le personnage principal, narrateur innomé, et les qualités narratives de l’écrivain sont indéniables. Je ne vais pas vous cacher que bien qu’étant un lecteur acharné, certains termes, notamment botaniques, m’étaient inconnus, mais à l’aide d’un dictionnaire et d’une concentration sans faille, les difficultés de vocabulaire pouvaient être surmontées sans soucis.
Passons à l’histoire. Celle-ci se déroule dans un univers inventé, dont l’on ne peut véritablement déduire la date. Certains personnages, tels les principaux (le narrateur et le frère Otthon), vivent dans leur ermitage et s’occupent de leur herbier, au sein d’un lieu s’appelant la Marina, me rappelant personnellement les ports méditerranéens et leur activité entre le XIIe et le XVIIIe siècle, un espace donc très large. Quant aux bergers vivant dans la Campagna, ou aux mercenaires à la solde du « Grand Forestier », ceux-ci peuvent aussi bien faire penser aux barbares des premiers siècles de notre ère, qu’à des cerfs du Moyen-âge.
Le nœud du récit va être la montée de la barbarie via la figure du Grand Forestier et de l’effondrement aussi bien moral, idéologique, que juridique, des sociétés, y compris celle de la Marina (description des systèmes punitifs, rites sacrés et funéraires). Le fond du récit en réalité importe moins que les messages distillés par Jünger et dont je vais tâcher d’extraire la substantifique moelle.
Mes analyses sur ce point se scinderont en deux points succincts :
– la condamnation de l’atteinte par l’homme des cycles naturels : on la ressent en effet au travers des descriptions de la nature composant la Marina, et de paragraphes au sein desquels Jünger condamne très clairement l’oubli du passé et des morts laissant leur trace dans les sols, constituant le noyau d’une culture. De plus, le choix d’un port à la nature somptueuse, et d’un narrateur botaniste est sans ambigüité sur ce point.
– la condamnation de la barbarie, mais qui n’est pas que seule violence : là encore revenons sur ces points maintes fois analysés plus ou moins lucidement, notamment par un Gracq ayant lui vraisemblablement compris le sens profond de ce roman. La dénonciation de la barbarie qu’incarne les mercenaires, et autres vils personnages entourant le Grand Forestier, LE barbare, ne saurait être réduite à un pacifisme de façade. En effet, Jünger est loin d’être un « nouveau philosophe » à la BHL, et on le ressent loin de la double éthique propre à ce personnage. Il ne refuse pas la violence, mais dénonce la barbarie dans ce qu’elle a d’agressif, de systématique, et ne la limite pas à l’action physique. Là où commence la barbarie est là où se termine la culture. Et c’est en cela que ce roman est plus que jamais actuel, où notre pays se débat face à des barbares fanatiques, sans même se demander si son inculture n’en est pas le terreau le plus fertile.

J.

Publicités
Cet article, publié dans Billets littéraires, est tagué , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s